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Nice, cimetière de Saint-Antoine-de-Ginestière.

Il faut beaucoup s’éloigner de la promenade des Anglais pour atteindre ce quartier (parfois simplement nommé Saint-Antoine-Ginestière) haut perché qui ressemble davantage (comme Gairaut) à un village indépendant qu’à un quartier de Nice.

Défi que d’implanter un cimetière à cet endroit, en contrebas de l’église, sur un terrain à fort dénivelé, face à la colline de Ventabrun. Sa minuscule partie ancienne organisée autour de son humble croix est prolongée de nombreuses terrasses étroites (baptisées "espaces") où les tombes se font face de part et d’autre d’une allée centrale. Lors de mon dernier passage (je crains que lors du prochain, la grande et vénérable chapelle de la famille Lantery-Dubois, menacée de reprise en raison de son délabrement ne soit plus qu’un souvenir), j’ai constaté qu’il continue de s’agrandir de plus en plus loin et descend de plus en plus bas.
Parfaitement entretenu, il se visite en une petite demi-heure.

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Quelques belles échappées sur la Méditerranée compensent les mornes alignements de tombeaux sans originalité ainsi que l’absence quasi-totale d’arbres.

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On vient jusqu’ici lorsqu’on a la mémoire en noir et blanc afin de saluer une comédienne bien oubliée mais qui fut durant cinquante ans une des plus grandes vedettes françaises de cinéma et de théâtre, Gaby MORLAY (1893-1964).


Née (à Angers) Blanche Fumoleau, ce qui incitait à opter pour un nom de scène, elle débuta devant la caméra en 1914, auprès de Max Linder (inhumé à Saint-Loubès, en Gironde), et trois ans plus tard, eut l’honneur de créer au théâtre Un soir quand on est seul, en compagnie de Sacha Guitry (elle jouait la "Fantaisie" de l’auteur).


Dès lors, les rôles ne cessèrent de s’enchaîner. Elle fut sur les planches une des interprètes favorites des dramaturges les plus en vogue de l’entre-deux-guerres, outre Guitry (dont chacun sait que la tombe se trouve à l’entrée du cimetière Montmartre), Henri Duvernois, Robert de Flers, Louis Verneuil (tous trois inhumés au Père-Lachaise), Henry Bernstein ou Francis de Croisset (qui reposent tous deux au cimetière de Passy). Les années cinquante lui offrirent des emplois de femme mûre et elle créa ainsi en 1951 un des plus grands succès d’André Roussin (enterré au cimetière Saint-Pierre de Marseille), Lorsque l’enfant paraît.

À l’écran, Gaby Morlay passa avec bonheur du muet au parlant, sous la direction de l’exigeant Marcel L’Herbier (peu visité au cimetière Montparnasse), de Marc Allégret (inhumé à Versailles, au cimetière des Gonards), de Max Ophüls (dont les cendres sont déposées au columbarium du Père-Lachaise) ou de son grand ami Sacha Guitry (elle joua le rôle-titre dans Le Destin fabuleux de Désirée Clary, en 1941).


Gaby Morlay était une de ces personnalités aussi chaleureuses et sympathiques avec les gens du métier, acteurs, directeurs de théâtre, auteurs, que fidèlement appréciées du public. On vantait la bonne camaraderie, l’indulgence, la discrétion et la vraie générosité de celle qui, en 1919, passait un brevet de pilote de dirigeable et qui vers 1920 "tous les matins se rendait à Cimiez dans une toute petite auto à des vitesses vertigineuses, klaxonnant et accélérant jusqu’aux plus extrêmes limites, cheveux au vent, bras nus et teint bronzé. Elle tournait docilement des scènes et repartait avec une rapidité plus terrifiante encore" se souvenait Henri Fescourt (La Foi et les montagnes, 1959), de celle qui éblouissait au Gala de l’Union par l’audace de ses numéros de voltige. (Olivier Barrot et Raymond Chirat, Noir et blanc, 250 acteurs du cinéma français 1930-1960, Flammarion, 2000).

Son biographe, Daniel Lesueur, la qualifie d’actrice française la plus célèbre de la première moitié du XXe siècle et souligne pour justifier le titre de son livre (Gaby Morlay, Une Star effacée, Infodisc, 2016) : Effacée, elle l’était, refusant la plupart des interviews. Et lorsqu’elle s’y pliait, sans doute de mauvaise grâce, elle éludait les questions concernant son "jardin secret" ou racontait n’importe quoi pour brouiller les pistes, n’acceptant de parler que de son métier. Elle refusa également de publier ses mémoires. En un mot comme en cent, elle fut une artiste discrète, pour ne pas dire secrète.


Elle mourut du cancer à son domicile niçois, au tout début de l’été 1964 et fut inhumée sous ce monument qu’on repère sans difficulté.

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Son épitaphe la résume : Je ne pars pas, j’arrive...

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De Françoise Giroud (Elle a eu, bien sûr, plusieurs hommes dans sa vie mais sans publicité, sans bruit, sans scandale. Jamais actrice ne s’est moins occupée de sa légende) à Henri Jeanson (On peut bien encore parler d’Elle qui fit si peu parler d’elle et qui vécut sa vie privée en coulisses avec une exemplaire dignité. Il aura fallu qu’elle meure pour que paraisse sa photographie à la une des grands journaux du soir.), tous ceux qui la connurent insistèrent sur cette discrétion absolue.

En réalité, Gaby Morlay se maria sur le tard, précisément en 1961, épousant celui qui était son compagnon depuis plus de vingt ans (et dont la femme avait toujours refusé le divorce) mais venait enfin d’être veuf, l’homme politique Max BONNAFOUS (1900-1975) qui soutint le Front Populaire avant de devenir pourtant en 1940 préfet du département de Constantine puis (1941) des Bouches-du-Rhône et enfin ministre de l’Agriculture et du ravitaillement de Vichy, de septembre 1942 à janvier 1944.

Décoré de la Francisque et frappé d’indignité nationale, il fit annuler cette décision en prouvant ses services rendus à la Résistance.

Il repose dans la même tombe mais son nom, gravé sur une simple plaque, s’efface inexorablement.

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Ajoutons avant de repartir la présence du général Félix VERANI MASIN de CHÂTEAUNEUF (+ 1879) dont une inscription rappelle que deux de ses petits-fils moururent au champ d’honneur pendant la Première Guerre mondiale, ainsi que celle du père Jean TERSEUR de LAGRANGEMOUREY (1906-1999) qui fut vingt ans curé de Saint-Antoine avant d’être nommé à la cathédrale de Monaco.

Influence italienne oblige, ce petit enclos offre quelques sculptures funéraires, en l’occurrence ces deux figures assez similaires et représentatives des années 1920-1930 d’une jeune fille et d’un enfant sur les tombes Bellon et Monge.

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Enfin, plusieurs épitaphes raviront les amateurs du genre.

Un extrait, traduit, de l’oeuvre de Keats :

Avec toi, maintenant !
Combien tendre est la nuit
Mais il n’y a pas de lumière
Sinon ce qui descend du ciel avec le vent
Pénètre l’ombre des feuillages
Et serpente à travers les chemins de mousse.

À un jeune homme mort l’année de ses dix-huit ans :

On ne retient pas une étoile.

La plus loquace, et personnalisée, déclaration d’amour au défunt et à l’Afrique (représentée stylisée sur sa pierre tombale) :

25 ans d’Afrique !
Tu en parlais si bien
et tu nous a tant fait rêver...
La vie avec toi :
un long fleuve bouillonnant
et un passionnant voyage
que ton enthousiasme et ta fantaisie
ont souvent conduits en dehors des sentiers battus.
Tu tenais une grande place dans notre vie
et tu laisses un grand vide.
Quant à moi, il me faut continuer seule le chemin.
Mais je sais que tu seras toujours à mes côtés
dans mes pensées et dans mon coeur.

La plus apaisante :

Sois tranquille.

La plus brève, gravée en grec sur la tombe d’un homme mort en 1975 et qui dut lire autant les Anciens que Notre-Dame-de-Paris :

Ananké (la Nécessité, au sens de Fatalité).

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Adresse :
Rue Jean-Baptiste Barili.

Horaires :
de novembre à février : 9h - 16h.
de mars à octobre : 9h - 17h.

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